Aujourd’hui un long article, prenez le temps !

On lit et entend de plus en plus souvent que la BNS devrait distribuer ses bénéfices (voire même plus) aux cantons et même peut-être aux citoyens directement. La BNS et son énorme bilan affutent et exacerbent toutes les convoitises.

Voici l’évolution du bilan

Son bilan par rapport au GDP en comparaison avec les autres banques centrales

Concernant les dividendes, Liliane Held-Khawan avait déjà écrit au ce sujet :

En 2014 : https://lilianeheldkhawam.com/2014/02/24/le-mecanisme-qui-a-permis-la-suppression-des-dividendes-de-la-banque-nationale-suisse-par-liliane-held-khawam/

Et 2018 : https://lilianeheldkhawam.com/2018/01/09/dividendes-de-la-bns-le-compte-ny-est-pas-liliane-held-khawam/

Comme vous le savez peut-être, le diable se cache souvent dans les détails !

Pour mémoire, la BNS vient d’annoncer qu’elle anticipe un bénéfice de 21 milliards pour l’exercice 2020 : https://www.letemps.ch/economie/bns-prevoit-un-benefice-21-milliards-francs-2020

Avant de continuer, veuillez noter que 21 milliards rapporté au bilan de la BNS représente une performance de…. 2,1% (le bilan fin décembre vient d’être publié à 999 milliards de CHF (ou vous avez bien lu !))

Je vais commencer le propos du jour par deux questions auxquelles je vais m’efforcer de répondre : 

1 -Pourquoi la BNS emprunte et n’imprime pas tout simplement ?

2- Pourquoi la BNS ne distribue-t-elle pas 20 ou 50 voire même 100 milliards ?

Ce sont de vraies questions ! 

La BNS affiche dans son bilan un poste qui s’appelle : compte de virements 

Ce poste s’élève à fin décembre à 628 milliards de CHF. 

C’est de l’argent que la BNS doit aux banques, fonds de pension, etc. En résumé c’est une dette ! Dette sur laquelle la BNS gagne de l’argent !! 

Pour rappel, le cash déposé à la BNS est « taxé » à -0,75% (moins). C’est un système fabuleux pour gagner de l’argent alors qu’on en doit ! 

Le pire c’est que personne ne s’offusque de se faire voler de l’argent. Je tiens à vous rappeler que tous les employés (dont vous faites certainement partie) possèdent des avoirs dans leur caisse de pension et que cette dernière se voit ponctionnée sur le cash. En raccourci, on vole votre épargne. C’est un impôt déguisé. 0,75% sur 637 milliards donne ….4,77 milliards par année !

Vous pouvez relire l’article de l’illustré (Vincent Held) à ce sujet (2019): https://www.illustre.ch/magazine/bns-aspire-lepargne-suisses

En résumé :

  1. La BNS délègue la création monétaire aux banques (ce qui de mon point de vue est anormal, des instituts privés qui créent du CHF par le truchement du crédit. NB : Thomas Jordan fait bien la distinction entre monnaie centrale et monnaie scripturale à la page 3 de ce document : https://www.snb.ch/fr/mmr/speeches/id/ref_20180116_tjn/source/ref_20180116_tjn.fr.pdf )
  2. Comme évoqué plus haut, cela permet à la BNS de piquer 0,75% sur les montants déposés auprès d’elle alors que si c’était son propre argent, elle ne pourrait le taxer. Elle ne peut taxer les billets par exemple.

La BNS peut imprimer des billets article 4 de la loi fédérale https://www.fedlex.admin.ch/eli/cc/2004/221/fr (loi fédérale sur la banque nationale suisse)

La BNS peut créer du CHF ex-nihilo (lire ou relire la conférence de Thomas Jordan à ce sujet) : https://www.snb.ch/fr/mmr/speeches/id/ref_20180116_tjn/source/ref_20180116_tjn.fr.pdf

mais ceci uniquement avec une contrepartie bancaire (compte de virement / dette)

Quand une banque commerciale octroie un crédit hypothécaire, elle ouvre un montant dans ses livres (simple écriture), encaisse un intérêt sur ce montant et remet ce montant à zéro quand il est remboursé. Elle encaisse donc un intérêt un montant qui n’existe pas !

Pour la BNS c’est identique. 

Que fait la BNS ? Elle demande aux banques de lui acheter des euros ou dollars (obligations, actions etc.). En contrepartie, la BNS inscrit un montant en CHF dans le comptes de virement. La BNS doit donc un montant en CHF à la Banque commerciale. La banque commerciale inscrit de même à son bilan cette créance.

Explication rapide de Philippe Bachetta  (2016): 

« Comment la BNS crée-t-elle de la monnaie? 

Prenons l’exemple récent d’un achat de devises (qui a été au centre de la politique du taux plancher: ndlr). La BNS achète des obligations et des titres en euros auprès d’une banque suisse. Ce faisant, la BNS crédite cette banque de ces montants, ce qui augmente la monnaie; plus précisément la base monétaire. Les banques ont donc un compte auprès de la BNS, ce qui représente la plus grande partie de la monnaie. Cet argent bénéficie de taux très faibles, actuellement négatifs, mais les banques ne savent pas où placer ailleurs cet argent. »

Source : https://www.swisscommunity.org/fr/nouvelles-et-medias/revue-suisse/article/la-banque-nationale-subit-une-double-contrainte

Ndlr : En 2016, il n’y avait pas encore de taux négatifs pour les comptes de virements, mais l’explication de cet économiste est claire. Les banques créent de l’argent pour la BNS.

Fin 2016 un interpellation intéressante (et intéressée) du Conseil Fédéral par une conseillère nationale au sujet de l’argent de la BNS et la création monétaire :

https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-curia-vista/geschaeft?AffairId=20161066

A laquelle le Conseil Fédéral répond clairement notamment :

2. L’émission de monnaie sans dette par la BNS et le transfert direct de l’argent nouvellement émis à la Confédération, aux cantons et aux ménages compromettraient l’indépendance et la crédibilité de la BNS. L’attribution directe d’argent nouvellement émis à la Confédération et aux cantons signifierait que la BNS finance les budgets publics. La BNS pourrait alors faire l’objet de pressions politiques considérables et cette situation pourrait conduire à une forte inflation. La création de monnaie par les banques est influencée aujourd’hui par la politique des taux d’intérêt de la BNS. En effet, les conditions régissant la création de monnaie ne sont pas dictées par les banques mais définies dans un cadre donné (soit les prescriptions en matière de réserves minimales, de fonds propres et de liquidité). Les banques peuvent allouer des crédits et créer de la monnaie scripturale uniquement à hauteur de la demande de crédits. Une banque centrale indépendante et l’interdiction de financer les budgets publics par le biais de l’argent créé par celle-ci sont des conditions idéales pour la stabilité des prix et une conduite efficace de la politique monétaire.

Ainsi, la BNS ne peut pas distribuer ces montants aux cantons ou peuple, puisque c’est une dette et qu’elle a comme créancier les banques commerciales.

La BNS pourrait tout au plus distribuer le bénéfice qu’elle en tire (si elle en tire un).

Le problème de la BNS c’est qu’elle joue au Jass (poker ?) en montrant son jeu.

Si vous pensez que les hedge funds ne se rendent pas compte que la BNS est prise au piège, vous vous trompez. Ce sont eux qui ont régulièrement assiégé le taux plancher de 1,20 jusqu’à le faire sauter. Pour l’instant, la BNS ne peut que voir le CHF s’apprécier contre les autres monnaies.

La BNS est bien coincée, car il lui est impossible de retourner le position sans devoir vendre ses positions euros et racheter du franc suisse et  donc de le faire monter. 

Voilà pourquoi elle ne distribue pas 40 ou 50 milliards. (pour info la BNS a des réserves de change pour des distributions futures) 

C’est parce que ce n’est pas son argent, que la BNS ne peut pas le distribuer. 

Elle distribue seulement les bénéfices réalisés avec l’argent des autres (le nôtre).

Si la BNS distribuait gros, elle engendrerait de l’inflation alors que sa mission est la stabilité des prix.

Si imprimer rendait riche, le Zimbabwe ou le Venezuela seraient les pays les plus riches aujourd’hui. On voit que c’est même exactement le contraire. Ce sont des pays ruinés.

Ce que je pense c’est que (pour l’instant) le CHF est une valeur refuge et que c’est uniquement parce que la confiance (souvent mentionné) est là que le CHF reste fort.

Que va-t-il arriver ? Je ne le sais pas vraiment (c’est probablement aussi le cas pour M. Jordan et cie) car c’est allé tellement loin dans la création monétaire qu’il est impossible de revenir en arrière sans que cela fasse des dégâts. 

Comment revendre toutes ces monnaies sans que le CHF ne se renforce ?

Comment éviter l’inflation ?

Mon premier scénario reste que la BNS va subir de lourdes pertes sur ses investissements (défauts des pays dont elle détient les obligations par exemple), le CHF devenant aussi super fort.

Mon deuxième scénario reste que le CHF pourrait perdre sa crédibilité et s’effondrer. Nous verrions alors une énorme inflation.

Super allez-vous me dire.

Dans ce deuxième cas, la BNS va faire de gros bénéfices ! Oui son bilan va gonfler par des gains sur les devises et ensuite ? Si elle revend toutes les devises, elle va renforcer à nouveau le franc suisse. Le jeu à qui perd gagne ? (ou qui gagne perd ?). Mais le bénéfice ne sera qu’à court terme.

Au risque de me répéter, la BNS a réalisé 21 milliards de bénéfices. Bravo ! 

Imaginez si la BNS perd 15% ce sera une moins-value de 150 milliards.

Pour information, à ce jour, les fonds propres de la BNS s’élèvent à 183 milliards de CHF, soit 18% environ du bilan.

Et si la BNS perdait 200 milliards ? Les FP passeraient négatifs, donc techniquement une banque centrale en défaut.

La Confédération devra-t-elle venir en aide à la BNS en lançant un immense emprunt qui augmentera la dette de la Suisse ? A ce moment-là,  peut-être, le CHF va s’affaiblir.

Ou autre idée saugrenue de ma part, la BNS imprime 200 milliards en billets de 1’000.- (inflationniste je pense) soit 200 millions de billets. Actuellement il n’y a que 89 milliards de CHF en billets (30.12.2020 voir le bilan plus haut)

Il existe aussi un point important dans la loi sur la BNS. Cela concerne les actionnaires (canton, banques cantonales et particuliers).

Si la banque Centrale fait défaut et disparaît, une nouvelle banque centrale peut voir le jour. Que cela signifie-t-il pour les ancien actionnaires ? Ils recevront la valeur nominale de leur actions, soit 100.- (elle cote aujourd’hui 4’990.-) plus un intérêt équitable (Art. 32) pour la période postérieure à l’entrée en vigueur de la décision de liquidation.

Je vous mentionne à nouveau un livre très pointu sur le sujet : Dépossession de Liliane Held-Khawan

Disponible : https://reorganisationdumonde.com/produit/depossession/ ou https://www.payot.ch/Detail/depossession-liliane_held_khawam__marc_chesney-9782970126201 (pour les suisses) ou

Tout vous est expliqué concernant le ratio de Bâle III ou le HQLA

Voilà tout cela est intéressant, mais la question reste en suspens ! 

Que va engendrer la BNS avec sa politique ?

De l’inflation probablement. Tout ce jeu finira très mal c’est sûr et impossible d’y mettre un terme sans souffrir !

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